Q – Et mon invité, Benjamin Haddad, ministre délégué auprès du ministre de l’Europe et des affaires étrangères, chargé de l’Europe. Bonsoir Benjamin Haddad.
R – Bonsoir.
Q – Bienvenue dans le studio d’Europe 1. Tout d’abord, on revient sur cette séquence forte qu’on a vécu cette semaine, à Davos, avec ce bras de fer entre Donald Trump, les Européens et notamment Emmanuel Macron sur le dossier du Groenland. Alors certes, le président américain a reculé sur cette menace de nous infliger des droits de douane, mais Il a clairement mis en exergue les divisions européennes. On a été unanimes sur les condamnations morales, mais finalement divisés sur les réponses. Vous avez peut-être entendu François-Xavier Bellamy ce matin parler d’Européens qui payaient le coût de la vassalité. Vous répondez quoi ?
R – Déjà, moi je vois qu’à Davos, l’unité, la fermeté des Européens face à Donald Trump a été incarnée par la France, et plus particulièrement par le Président de la République. Et on a rappelé des principes très clairs, qui est qu’on ne peut pas remettre en question les frontières, la souveraineté des États, et en particulier des États européens. C’est pour ça que nous, nous avons été au côté des Danois dans cette affaire du Groenland. À la demande du Danemark, nous avions d’ailleurs envoyé des troupes dans une mission dans l’Arctique. Et puis, nous avons aussi dit, de façon très claire, que les Européens ont les outils et les instruments pour se faire respecter. Parce que les relations internationales, c’est un rapport de force. Ces dernières années, on a créé des outils, par exemple, comme le fameux instrument anti-coercition.
Q – Le bazooka.
R – Le bazooka. C’est un instrument de défense commerciale qui permet de dire, au fond, si un État utilise l’arme économique pour exercer une pression politique, c’est le cas bien sûr des États-Unis avec les menaces de tarifs douaniers qui étaient brandies par Donald Trump, eh bien nous, on peut aller taxer les services numériques, on peut aller fermer l’accès à des marchés publics, on peut aller saisir la propriété intellectuelle de services. Ça n’existait pas lors du premier mandat de Donald Trump, cet instrument. On était beaucoup plus naïfs sur le plan commercial. Aujourd’hui, on sait qu’on est dans un rapport de prédation, dans un monde de rapport de force, et on utilise les leviers du marché intérieur, 450 millions d’individus. On a une force économique majeure en Europe pour faire pression. C’est un instrument qu’on a créé sous présidence française, on l’a mis sur la table, et là on voit l’impact économique, d’ailleurs même sur les marchés américains. Et dans ce moment-là, la France a exercé ce leadership, elle a fait entendre sa voix, et je crois que ça a eu un impact concret.
Q – Il est vrai que c’est Emmanuel Macron qui a brandi cet instrument le premier, mais vous parlez d’Europe unie, c’est faux. Pardonnez-moi, mais… Les Européens n’étaient pas du tout d’accord sur la réponse. Giorgia Meloni n’a pas envoyé de soldats au Groenland. Elle n’était pas d’accord sur cette solution. Elle a prôné la désescalade. Quand vous lisez la presse italienne, on vous dira qu’Emmanuel Macron a sorti les muscles, mais qu’en réalité, c’est plutôt la méthode italienne qui a marché. Vous le savez, que les Européens étaient parfaitement divisés et que Donald Trump est quand même revenu avec beaucoup de choses dans sa besace. Il a obtenu un boulevard stratégique au Groenland. Donc, Europe unie, je veux bien que vous soyez optimiste, mais…
R – Moi, je ne suis pas optimiste, je suis très lucide sur les défis auxquels on fait face. La France, elle a toujours porté la voix d’une Europe qui ne serait pas soumise ou vassale et qui se réarme. C’est ce que nous portons depuis des années. On a doublé le budget de défense de la France sur les demandes d’Emmanuel Macron et on pousse aussi les coopérations industrielles pour avoir une Europe de défense autonome au niveau européen, pour réduire nos dépendances sur le plan technologique, sur le plan énergétique. Tout ça va prendre du temps.
Q – Oui, parce qu’il n’y a pas de commandes et qu’on achète toujours américain.
R – C’est en moins le cas. D’ailleurs, si on regarde par exemple le plan SAFE qui a été annoncé par la Commission européenne il y a quelques mois, 150 milliards d’euros, avec pour la première fois la préférence européenne. Ça, ça a été poussé par la France. C’est au fond ce qu’on défendait depuis le discours de la Sorbonne de 2017 sur la souveraineté européenne. Et progressivement, on voit que ça commence à émerger et que ces idées, qui étaient vues comme étant très françaises, sur lesquelles on était un peu seul, aujourd’hui elles sont de plus en plus partagées. C’est un effort générationnel pour réduire nos dépendances. Mais moi, je vous invite quand même à ne pas faire non plus dans l’autoflagellation, à penser qu’on est forcément toujours nuls et que c’est forcément grâce aux autres que les Américains ont bougé. Là, moi, ce que je vois, c’est que le monde entier, la presse entière, y compris d’ailleurs aux États-Unis, a salué l’intervention du Président de la République, a salué d’ailleurs le panache aussi qui était lié à l’intervention. Et donc, on peut être fier dans ce moment d’être français tout en naissant lucide sur les défis majeurs auxquels on fait face. Je crois que cette affaire n’est pas terminée et qu’on doit rester extrêmement vigilants et fermes, et ce sera la voix de la France.
Q – Il n’empêche, Benjamin Haddad, vous avez entendu Donald Trump se payer, il n’y a pas d’autres mots, pardonnez-moi, mais Emmanuel Macron se moquer, dire que de toute façon plus personne ne voulait de lui, qu’il était en fin de mandat. C’était douloureux peut-être à entendre pour les Français, parce qu’à travers Emmanuel Macron, évidemment, c’est la France. Ça vous a inspiré quoi, vous ?
R – Déjà, je respecte tous les pays et tous les chefs d’État, et donc je ne me lance pas dans ce genre d’escalade verbale. Je pense que tout ça n’a aucun intérêt. En revanche, je voudrais vous dire quelque chose. Quand j’entends, et c’est parfois repris en France, Donald Trump dire « je ne reconnais pas l’Europe », de quoi on parle ? Vous savez, je connais bien les États-Unis. C’est un taux d’homicide quatre fois plus élevé qu’en France. C’est une espérance de vie avec trois ans de moins, alors qu’il y a des dépenses de santé plus élevées par habitant. J’ai entendu le secrétaire au commerce américain parler de la dette et du déficit en France. La dette et le déficit sont plus élevés aux États-Unis. Et eux, aux États-Unis, ils ont des shutdowns où les fonctionnaires rentrent chez eux et ne sont pas payés. Et il y en a eu un il y a à peine quelques mois. Vous voulez parler d’immigration ? Il y a entre 15 et 20 fois plus d’immigrés clandestins aux États-Unis. Et aux États-Unis, quand vous appelez votre banque, quand vous appelez les impôts, on vous dit qu’il faut appuyer un pour l’anglais et deux pour l’espagnol. Donc à un moment, vous savez… Encore une fois, quand on s’engage en politique, c’est parce qu’on veut changer les choses et parce qu’on est lucide sur les défis auxquels on fait face. Mais moi, je ne crois pas à cette autoflagellation où on prend toujours pour un argent comptant les critiques venant de l’extérieur. Moi, je ne crois pas à la vassalisation. Moi, je suis fier d’être français, je suis patriote et je vois aussi les atouts formidables qu’on a dans d’autres pays. Quand j’entends la voix de la France portée sur la scène internationale pour incarner la fermeté des Européens sur la question du Groenland, eh bien, je suis fier de la France, je suis fier du Présent de la République. Quand je vois les innovateurs, les jeunes qu’on a… J’étais, il y a quelques jours, à Station F… Allez voir les jeunes dans l’intelligence artificielle, dans le quantique. Allez voir le potentiel extraordinaire qu’on a dans notre pays. Encore une fois, soyons un peu patriotes, arrêtons l’autoflagellation et arrêtons, encore une fois, d’être en pâmoison devant les déclarations des autres et qui nous tapent dessus.
Q – On n’est pas en pamoison, ce n’était pas du tout le propos…
R – Donald Trump n’est pas Dieu, les États-Unis ne sont pas le paradis. En revanche, quand Donald Trump considère, et je crois qu’il n’est pas le seul, j’ai l’impression que beaucoup d’électeurs européens, pas forcément américains, voient que l’Europe est aujourd’hui méconnaissable et que la France aujourd’hui est méconnaissable. Vous avez parlé d’un certain nombre de chiffres, on pourrait parler de la dette, de l’immigration, de la sécurité, de la justice. Bon, la France n’est pas beaucoup mieux que les États-Unis. Du reste, il y a quand même un sujet. Oui, Emmanuel Macron a fait preuve de panache. Oui, c’est le seul en Europe qui a voulu lancer le bras de fer avec Donald Trump. Mais pardonnez-moi, il était bien seul. Et là, Stéphanie a raison. Quand d’autres prenaient la désescalade, comme Giorgia Meloni, ça interroge sur la souveraineté européenne dont vous parliez. Parce que finalement, dans cette séquence, si on veut vraiment lui donner du crédit, il n’y a qu’Emmanuel Macron qui a voulu être puissant.
R – Ce qui est vrai, c’est qu’Emmanuel Macron a incarné cette fermeté, cette volonté de puissance européenne, et que nous avons mis ces instruments comme l’instrument anti-coercition sur la table. Je vois par exemple que, peut-être avec des styles différents, mais les Allemands ne se sont pas opposés par exemple à l’utilisation de l’instrument anti-coercition. Je trouve que l’ambiance était différente de celle que nous avons eu l’été dernier, au moment de la conclusion de l’accord douanier transatlantique, quand il y avait eu les tarifs de Donald Trump. Et d’ailleurs, je salue le rôle qu’a joué le Parlement européen de façon assez unanime, la droite, la gauche, le centre, pour ne pas ratifier cet accord transatlantique que les États-Unis. Et puis surtout, moi, ce que je vois, je voyais ce matin un sondage publié par Le Grand Continent, c’est une volonté des opinions publiques européennes, là, très convergentes. On a souvent parlé de la division des Européens, y compris dans leurs opinions publiques, qui disent : « Maintenant on veut une Europe qui réduit ses dépendances, qui est capable de réarmer, qui est capable de s’affirmer, qui est capable d’investir dans les technologies, de réduire sa dépendance. » Ça passera, encore une fois, par des domaines dans lesquels, si on prend les systèmes de paiement, les cartes Visa, Mastercard, qui sont visées par les sanctions extraterritoriales américaines, ça passera dans des domaines sur lesquels, en effet, aujourd’hui, nous sommes trop dépendants. Et ça, il faudra investir massivement dans les prochains mois. Mais on a un potentiel. Encore une fois, moi, je ne crois pas que ce sera par le repris nationaliste ou en fragmentant l’Europe qu’on arrivera à s’affirmer.
Q – On a compris le message, Benjamin Haddad, parce qu’il reste quelques minutes et on a pas mal de sujets. Vous parliez du Parlement européen. Ursula von der Leyen, vous l’avez vu, veut faire appliquer provisoirement le traité du Mercosur sans attendre sa ratification par le Parlement européen. Le Parlement européen qui a donc été saisi par les députés. C’est quoi ? C’est un déni de démocratie ?
R – Je crois qu’il faut respecter le vote des parlementaires européens. C’est un vote important. Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il dit ? Il dit d’abord que le Mercosur passera devant la Cour de justice. Maintenant, la balle est aussi devant la Cour de justice de l’Union européenne, qui doit juger, savoir si par exemple la scission de l’accord, si le mécanisme de rééquilibrage – pardon d’être technique – sont considérés comme légaux au sens du droit européen. Et puis après, je constate que le Parlement européen, à une dizaine de voix, a décidé de voter cette saisine et devra après, in fine, ratifier ou non, ce Mercosur. Donc, ce que nous avons toujours dit, ce que le Premier ministre avait dit, la bataille n’est pas terminée et il restera encore des étapes avant l’application du Mercosur.
Q – Mais est-ce qu’elle n’outrepasse pas un petit peu ses droits et sa légitimité, Ursula von der Leyen ?
R – Je crois qu’il faut être très prudent parce qu’en effet, il y a des institutions qu’il faut respecter. Le Conseil, ce sont les chefs d’État qui sont élus. Le Parlement, ce sont aussi des parlementaires qui sont élus. Donc il faut faire très attention à veiller à l’équilibre, en effet, des institutions européennes. Et nous, sur cette affaire du Mercosur, on s’est toujours battus pour faire valoir nos intérêts, pour protéger nos agriculteurs. C’est pour ça qu’on a obtenu une clause de sauvegarde pour aller freiner les importations si ça vient déstabiliser des filières comme le bœuf, la volaille ou encore le sucre. C’est pour ça que pour la première fois, on a de la réciprocité sur les normes. C’est pour ça qu’on a réussi à reconstituer aussi les enveloppes de la PAC ou qu’on a renforcé les contrôles. Là aussi, de façon très concrète, même si nous ne sommes pas satisfaits de cet accord et que nous avons voté contre, de façon très concrète, on a contribué à une Europe qui commence à sortir de sa naïveté commerciale et qui se protège.
(…)
Q – Merci Benjamin Haddad
Source : Europe 1
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